Transmettre et céder son entreprise, est-ce si facile que cela ?

Il m’est arrivé plusieurs fois d’être sollicité pour accompagner des cessions d’entreprise parce que le processus était « bloqué ». Cela m’a amené à me poser la question : pourquoi – parfois – la cession n’aboutit-elle pas, alors que toutes les conditions « techniques » sont réunies ?
Il est bien question dans ce cas d’autre chose que d’argent, de droit des affaires, de patrimoine, de fiscalité. Mais de quoi est-il question exactement ? Quelle est donc cette « zone aveugle » qui échappe aux acteurs : le cédant, le repreneur et les experts ? Et pourquoi le cédant ne demande-t-il pas d’aide pour dépasser ce qui est vécu par l’entourage comme une situation de blocage ? Je tiens à rappeler que dans une majorité de cas, les cédants vivent le processus de transmission jusqu’au bout sans difficultés particulières.

Quand nous sommes sollicités, il n’est pas question d’apporter une expertise technique (comptabilité, valorisation de l’entreprise, fiscalité, patrimoine, droit…), ce n’est pas notre compétence. Nos partenaires (experts comptables, juristes ou cabinets spécialisés dans la transmission d’entreprises) font appel à nous car il est question de « l’invisible », de l’indicible, de ce qui se joue dans l’espace intrapsychique.

Pour illustrer, voici quelques situations qu’il m’a été données de rencontrer et qui ont nécessité un accompagnement de la part de notre cabinet.

  • Le cédant occupe un poste stratégique dans l’entreprise et ne prend pas en compte « qu’il peut lui arriver quelque chose » (incident de santé), ce qui laisserait l’entreprise en grand risque de disparaître. Le cédant prend de l’âge sans se préoccuper de l’avenir de son entreprise, continue à diriger son entreprise malgré un âge avancé (+ 70 ans parfois).
  • Le cédant fait venir un ou plusieurs de ses enfants dans l’idée qu’il(s) reprenne(nt) l’entreprise. Mais il reste là et « s’accroche » sans mettre en place les conditions de son départ.
  • Le cédant a explicitement nommé ses successeurs en interne (des cadres, des associés…) et les démarches trainent, sont remises à plus tard. J’ai vu des cédants mettre en place des conditions et des situations rendant impossible la transmission (alliance avec d’autres personnes, jeux de pouvoir internes, montages financiers ou juridiques improbables…)
  • Le cédant diffère sans cesse la mise en route du processus de recherche de repreneur.
  • Quand il a pris contact avec le cabinet conseil, le cédant tarde à donner les informations aux experts, qu’il a lui-même contactés.
  • Le cédant refuse systématiquement les repreneurs proposés (ils ne sont jamais assez bien à son gout).
  • Le cédant manifeste des comportements ‘étranges’ (antinomiques à sa démarche) :
    – Silence radio, évitement
    – Non communication des informations
    – « Sabotage » manifeste lors des rencontres avec le consultant et/ou le repreneur
  • Il peut manifester des comportements émotionnels disproportionnés :
    – Accès de colère ou de violence
    – Abattement, crainte exagérée, méfiance
    – Manipulations affectives des personnes concernées

En général, tous ces comportements alertent l’entourage mais déroutent grandement. Les experts qui montent les dossiers de transmission sont souvent démunis. Ils voient et souvent comprennent ce qu’il se passe mais ils n’ont pas les « outils » pour gérer de telles situations. Ce n’est pas la demande de leur client. La clé se situe bien évidemment au plan psychologique. Si certains cédants se reconnaissent dans ce qu’ils viennent de lire, je les encourage à continuer la lecture.

Tous les comportements énoncés ci-dessus indiquent que le cédant n’est pas prêt à transmettre.

Première piste : le processus de deuil permet bien d’éclairer ce type de situation :

Dès qu’il y a fin d’une chose à laquelle nous avons été liés (amour, engagement professionnel, attachement à un objet, un lieu, une activité, un travail, un groupe…), il y a obligatoirement un processus de deuil. Le deuil peut être ressenti (conscience d’une fin) ou complètement occulté par la personne qui le vit. La durée et l’intensité du deuil sont directement liées à l’investissement que nous avons fait, à l’attachement que nous avions envers ce qui est perdu : un être cher, un travail, une ville, une maison, une croyance… Imaginez le fondateur d’une entreprise : le temps qu’il y a passé, l’investissement qu’il y a mis…. C’est son «bébé » qu’il va laisser.
Le deuil suit un processus, avec des étapes qui ont été décrites entre autres par Elisabeth Kubler Ross : déni, rationalisation, colère, peur, marchandage, tristesse, acceptation. C’est un processus plus ou moins long en fonction de l’attachement et de la perte ressentie.

  • Manifestement, les comportements que je décris précédemment indiquent que le cédant en est à la première étape du processus de deuil : le déni. Il n’a pas conscience du « deuil » à faire. Il lui sera indispensable de prendre conscience qu’il entre dans ce processus, souvent long.
  • Les comportements d’évitement visent à repousser le moment où le cédant sera face à la réalité de la perte.
  • Le manque de connaissance et/ou de conscience des processus d’attachement, la difficulté à sentir ses émotions, le déni et la rationalisation, la peur de l’effondrement : tous ces éléments peuvent bloquer totalement ou ralentir un processus de deuil.

La connaissance du processus de deuil est particulièrement utile dans notre quotidien. L’accepter et le traverser permet d’accéder à d’autres expériences, à aller au-delà du vécu, donc du passé pour retrouver une énergie pleine et entière. Sortir du déni permet de retrouver de l’énergie, de passer à l’action, d’agir en accord avec ses décisions, de traverser l’épreuve du deuil.
Les Permissions à se donner : C’est permis d’éprouver toute la gamme des émotions : de la colère, de la peur, de la tristesse. C’est permis de prendre le temps de vivre ces émotions, de passer par des états émotionnels qui peuvent sembler contradictoires. C’est permis de demander de l’aide, de se faire accompagner. Cette démarche est en général bien difficile à faire pour des dirigeants dont le code d’honneur est « d’être fort ». Demander de l’aide et parler à un « psy » ou à un coach est considéré souvent comme une marque de faiblesse alors qu’il s’agit d’une preuve d’intelligence (au sens intelligence émotionnelle).

Deuxième piste : Le cédant n’a aucun projet de vie après la cession (vide absolu, perte de sens) :

Certains cédants n’ont plus de projet après la vente de leur entreprise. Cela les freine (consciemment et/ou inconsciemment) pour transmettre. Que vais-je faire après ? Tout s’arrête pour celui qui a « mis toute sa vie » dans l’entreprise !
Il existe un mythe qui évoque la perte du sens quand une période de vie se termine : l’histoire de Siméon et Baucis, ce couple de personnes âgées ayant accueilli sous leur toit des dieux, sans savoir que c’en était. Ceux-ci, touchés par leur amour et pour les remercier de leur hospitalité, décident de les transformer en arbres dont les racines et les branches seront entrelacées pour l’éternité. Tout se fige, tout s’arrête et cette perspective peut complètement bloquer le processus.
La piste consiste à imaginer un projet de vie après celui de l’entreprise, avant de mettre en place le processus de cession.

J’espère avoir éclairé – un peu – un phénomène récurrent qui peut porter préjudice à l’entreprise et à ses acteurs.
Je souhaite à chacune et à chacun un excellent printemps 2016 !

Patrice FOSSET