Les approches décalées pour motiver vos équipes

Je vous propose un partage sur l’évolution de mon métier d’intervenant dans les organisations sur les 25 années passées. La question posée : pourquoi aller vers des approches décalées quand on accompagne les équipes ? Pourquoi ne pas rester avec l’approche classique de la formation professionnelle ? Je vous propose déjà une définition de cette notion d’approche décalée.

Les définitions du verbe décaler sont intéressantes :

  • enlever une cale, avec comme conséquence la perte d’équilibre, la déstabilisation, ce qui remet en question l’homéostasie d’un système
  • intervertir, inverser, désynchroniser, avec comme conséquence une perte de repères, un changement de posture, l’opportunité de découvrir la même situation sous un autre angle, avec un nouveau point de vue
  • créer de l’inattendu, de l’imprévu avec comme conséquence l’effet de surprise, la déstabilisation, la création de nouvelles représentations, la mise en face brusque d’un changement non prévu
  • déplacer dans l’espace ou le temps, ce qui modifie les repères et oblige à revisiter une réalité à sortir du cadre, des idées toutes faites, des a priori…
  • être sans rapport direct avec quelque chose ou quelqu’un, ce qui amène à se poser des questions.

Une approche décalée – dans notre métier – consiste à créer des situations, des événements propices à remettre en question les acquis, les évidences, les certitudes. Propices aussi à générer des réactions (des comportements nouveaux), des émotions et des réflexions. C’est mettre les acteurs dans une situation qui semble ne rien avoir à faire avec leur métier, leur quotidien, leurs habitudes. Il s’agit de leur faire vivre une expérience qui va les stimuler à relier ce qu’ils font, ce qu’ils ressentent et ce qu’ils pensent. Et ensuite, nous analysons avec eux ce qu’ils ont vécu pour faire des ponts avec leur cadre professionnel habituel. En voici quelques exemples, mis au point par notre équipe de coachs pour certains ateliers :

  • le POKER MANAGEMENT® – comment le jeu du poker se révèle être une formidable métaphore de la vie du dirigeant (penser sa stratégie, s’engager, prendre des risques, gérer les enjeux…), des managers ou des commerciaux.
  • le JEU DU ROI® (créateur Dominique Vincent) – comment affirmer votre leadership en utilisant la métaphore de la cour du roi et de ses archétypes (guerrier, bâtisseur, sage et artiste).
  • les BATISSEURS DE CATHEDRALE® – comment la compétition peut se transformer en coopération quand un grand projet réunit les équipes.
  • SPELEO TEAM BUILDING® – comment le changement de cadre, et donc de repères, amène une équipe à s’entraider pour trouver un trésor enfoui dans une vraie grotte
  • TOQUE MANAGEMENT® – comment faire la cuisine pour un repas de gala peut devenir une opportunité de réussir un projet commun.
  • L’IMAGO TEAM – comment, avec les constellations d’organisation, construire de la cohésion d’une équipe en permettant à chacun d’y trouver sa juste place.

Et pour le fun, je vais nourrir ma réflexion d’apports et concepts issus de l’analyse transactionnelle (AT).
J’indiquerai les concepts d’AT en italique.

Si vous êtes dirigeant, vous avez – parmi les nombreuses sources de préoccupations – celle de trouver les éléments de motivation pour vos équipes. Pour preuve, parmi les principaux motifs qui déclenchent une demande d’accompagnement, nous trouvons la question de la motivation : ils ont besoin d’être motivés, il faut leur redonner la pêche, ils ont perdu le feu sacré….
Vous avez certainement constaté, comme moi, combien ce sujet est complexe.

Motiver a pour racine latine MOVERE. Les traductions sont particulièrement intéressantes : émouvoir (susciter l’émotion, toucher), influencer, agiter (agiter les idées), remuer, ébranler (amener le doute, déstabiliser), éloigner, mettre en mouvement, provoquer.

Je me suis longtemps demandé si un manager avait le pouvoir de « motiver ses troupes ». Si je prends le sens littéral du verbe motiver, alors, je peux dire OUI ! Le manager peut influencer, toucher, agiter, provoquer… Pour cela, le manager doit lui-même « se mettre en mouvement » pour créer une réaction. Un intervenant externe (coach, formateur, consultant) peut aussi agir dans ce même sens (influencer, agiter les idées, bousculer, déstabiliser…)

Au sens de l’AT, nous pouvons associer motiver au fait donner des stimuli. Il y a plusieurs façons de stimuler positivement quelqu’un. Pour les analystes transactionnels, le terme anglophone strocker (littéralement : caresser), c’est donner des signes de reconnaissance positifs/négatifs, conditionnels/inconditionnels. Dans certaines situations, nous pouvons aussi confronter quelqu’un. Nous pouvons influencer en utilisant les transactions (stimuli) d’un de nos 3 Etats du Moi vers un des 3 Etats du Moi de notre interlocuteur. Nous pouvons « toucher » émotionnellement quelqu’un quand nous reconnaissons son système de valeurs, quand nous le stimulons à penser, quand nous éveillons une envie, un désir. Cela demande parfois au manager de sortir de la passivité pour agir, de lever certaines méconnaissances (du genre : ça ne sert à rien, j’ai déjà essayé. Il n’y a que l’argent qui les intéresse. ..)

Si je prends la dimension psychologique, j’ai maintes fois constaté que mon pouvoir de motiver l’autre s’arrête au pouvoir qu’il a de se laisser toucher ou non. Au pouvoir qu’il a de s’émouvoir, d’être influencé, de se mettre en mouvement. En fait, nous ne sommes pas – lui et moi – ni tout puissant (je suis OK / l’autre est NON OK), ni tout impuissant (Je suis NON OK / l’autre est OK) !

Cela m’a amené la conclusion suivante : pour que la motivation marche, il faut être 2. Celui qui souhaite motiver et celui qui souhaite être motivé (position je suis OK / l’autre est OK). Cela parait évident, dit comme cela, mais je constate que cette réalité n’est pas évidente pour tous les dirigeants et managers.
J’en viens aux approches décalées. En quoi sont-elles un plus pour motiver (au sens étymologique du terme) ?

Elles permettent de sortir d’un cadre bien prévisible, celui de l’apprentissage classique (école / collège / lycée / université) composé de plusieurs ingrédients, parmi lesquels nous pouvons citer :

  • une posture non paritaire : il y a le sachant d’un côté et l’apprenant de l’autre,
  • une tendance à la pensée unique : le sachant vous dit ce que vous devez savoir, ce que vous devez penser
  • un modèle basé exclusivement sur le savoir : la pensée y est dominante, l’expérimentation rare
  • des méthodologies d’apprentissages exclusives (de masse), non adaptées à une partie de la population, avec pour effet l’exclusion de ceux qui ne peuvent s’y inscrire
  • une dimension souvent abstraite, distanciée de la réalité quotidienne
  • un processus de passivité entretenu par la posture d’une majorité d’enseignants : on « remplit la tête » des élèves de savoirs, de connaissances, d’informations sans donner un réel sens à ce qui est transmis.
  • la créativité de l’apprenant est peu stimulée car le cadre « éteint » les velléités de spontanéité (disposition des places dans les salles, position statique quasi permanente, la dimension ludique très rare, voir totalement absente…).

Les approches décalées permettent de revisiter certains ancrages anciens, voir même de « réparer » certains des dégâts causés par ces années passées sur les bancs de l’école, en redonnant le pouvoir d’agir, d’expérimenter, de penser par soi-même.

L’enjeu des approches décalées est donc « multiple », la liste qui suit est non exhaustive :

  • créer un cadre propice à l’expérimentation : l’apprenant devient acteur de l’apprentissage
  • redonner à chacun la possibilité d’apprendre à son rythme
  • apprendre à apprendre et trouver ses propres repères pour l’apprentissage
  • intégrer l’expérience « dans son corps, dans ses cellules »
  • libérer des énergies bloquées depuis des années et retrouver le gout d’apprendre
  • se sentir intelligent, capable de penser
  • dépasser ses peurs (anciennes et actuelles)
  • partager l’expérience avec les autres, mettre des mots, se sentir différent et en même temps appartenant à un groupe
  • se donner de nombreuses permissions réparatrices d’anciennes blessures
  • oser être soi-même, oser se montrer,
  • pour le groupe : vivre des expériences fondatrices de la cohésion : découvrir l’autre, découvrir le groupe dans sa capacité à se parler, à s’écouter, à s’entraider
  • mettre en place les critères communs d’une coopération raisonnée….

Si je le dis en AT, cela donne :

  • Permettre de délier les énergies liées et retrouver de l’énergie libre, donc disponible.
  • Donner avec le Parent Nourricier positif des Permissions qui réparent de vieilles blessures :
    c’est permis de sentir et d’exprimer ce que je ressens
    – c
    ’est permis de faire comme je le sens
    c’est permis de penser par moi-même,
    c’est permis d’être différent (apprendre différemment)
    – c’est permis de réussir avec son propre style
    – c’est permis d’avoir son propre rythme
  • Mettre des Protections venant d’un Parent Normatif positif qui permettent à l’Enfant Libre de l’exprimer.
  • Nourrir l’Adulte d’informations utiles et pertinentes.
  • Permettre à chacun, dans un cadre bienveillant, de faire circuler l’énergie entre les 3 portes de la communication (Pensée – Sentiment – Comportement).
  • Sortir de croyances limitantes et se libérer d’injonctions anciennes (ne fais pas, ne pense pas, ne sens pas, n’exprime pas, ne sois pas toi-même, ne réussis pas …).
  • Mettre en place des contrats de coopération.

La liste est très longue et vous pouvez comprendre pourquoi j’ai petit à petit intégré dans ma pratique professionnelle ces approches décalées.

Il s’agit donc de sortir du cadre habituel de l’enseignement, de la formation professionnelle traditionnelle. Les participants « apprennent de l’intérieur ». C’est la situation qui est apprenante et ce sont eux qui en tirent des conclusions.

Alors, à quand – pour vous – la prochaine expérience d’approche décalée ?

Patrice FOSSET